Lisières des saisons

 

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NOTE DE LECTURE sur Lisières des saisons par Anne-Marie SOULIER (parue dans la Revue alsacienne de littérature n°127)

Cinq saisons joyeuses ou méditatives qui déjouent le temps, introduites par des listes de plantes, papillons, animaux et oiseaux ruisselantes comme les perles trouvées à mains nues dans un trésor, tendres comme des comptines de marraine-fée : papillon de six heures, damier du chèvrefeuille, azuré des coronilles, faverole, azerollier, salsepareille, paruline à tête cendrée, airelle des marais, bruyère vagabonde… On pense à Charles d’Orléans : il n’y a bête ni oiseau /qu’en son jargon ne chante ou crie… et ne joigne sa bénédiction à chaque intitulé de ces moments d’une vie de femme. Accueillie à sa naissance où La joie jaillit dans les pieds du soleil, l’enfant se fond dans la jeune fille qui constate que « Ce n’est qu’à côté de toi que je te ressemble », puis dans la jeune femme des Rires du présent. La femme mûre est celle du Temps du vide, avant qu’une cinquième saison, la plus crainte mais la plus riche, ne vienne la couronner de ses Passages enchevêtrés de secrets.

Sagesse de la joie de vivre, cheminement de connivence avec le lecteur, déclaré dès le premier poème par le dialogue entre « tu » et « on », c’est-à-dire « nous » :

On montre un peu nos petites dents

On s’étonne

On se serre tendrement

 

Tu tends ta main

m’agrippes au temps (p. 13)

 

Les mots s’apprennent en balbutiant, le premier langage est fait d’onomatopées qui dialoguent avec le langage des oiseaux :

(tui tui tui tui)

pip pip ouéou ouéou

Où est où ? Qui est qui ?

Ecoute vermillon

Tsip tsip ouiiii (p. 19, 21)

 

Bientôt, comme intoxiquée d’elle-même, la joie toute-puissante inverse les préceptes, et la chair se fait verbe :

(…) L’enfant joue à joie

L’enfant joie du pied joue

Sa joue luit de rire (…)

La vie rit de joie

Il joue à rien à vivre

Il joie

Elle bruit (p. 24)

 

Le temps cependant avance, précédé de questions inquiètes :

Aurons-nous su goûter le temps ? (…)

Aurai-je regardé… ?

Aurai-je assez… ? (p. 55-56)

 

Et déjà la vie se conjugue au passé :

J’avais engagé mon front dans l’élan

Les mondes s’ouvraient devant moi

J’étais souveraine (p. 73)

 

A ces futurs antérieurs désorientés, à ces imparfaits tourmentés, la dernière saison substitue les passés et futurs « simples » des derniers dépouillements :

Je trouvai peu de mots près de la mer (…)

un peut-être quand on ne sait plus (…)

Je trouvai (…)

Je trouvai… (p. 110-111)

 

            « A quelle lisière s’appuyer ? » (p. 78), à l’heure où la sève s’use, lorsque le temps revient en traître reprendre ses présents glorieux ? A mesure que « les doigts du passé se fanent doucement » (p. 118), l’existence rend grâce aux richesses qui l’ont jalonnée, reprend pour y placer sa foi la litanie d’anciens et chancelants peut-être, alors même que « nul ne connaît la langue énigmatique des peut-être » (p. 82) :

Nous atteindrons peut-être (…)

Nous goûterons peut-être… (p. 121)

 

Joyeuse ou décontenancée, abondante et fraternelle, l’écriture de Roselyne Sibille atteint dans ce recueil une maîtrise nouvelle, évidence de cette sagesse vers laquelle elle « marche à reculons sur une page immense » (p. 123), jamais mièvre, rassurant au contraire le lecteur sur le sens de sa propre quête et les pouvoirs sans fin de la contemplation.

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