Lisières des saisons

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NOTE DE LECTURE sur Lisières des saisons par Florence SAINT-ROCH dans la revue Terre de femmes

Lien vers l’article dans Terre de femmes

LÀ OÙ EST LA LIMITE, LÀ EST LE SECRET

Roselyne Sibille n’écrit pas pour passer le temps ni, ce faisant, pour parler du temps qui passe. À le croire, nous serions nés de la dernière pluie, et il se trouve que la poète attend autre chose de nous. Lisières des saisons, certes, s’organise en cinq moments : les saisons s’égrènent pour former la boucle d’une année, tandis que se succèdent les différents âges de la vie. Chaque époque rassemble expériences sensibles et affectives au cours desquelles se tisse diversement la relation à la nature (très présente dans le recueil) et aux autres. Bien sûr, l’indicible clarté le dispute à l’insondable secret. Roselyne Sibille, on s’en doute, ne s’en tient pas à ces topoï. Force est de le constater en la lisant : tout est neuf sous le soleil.

Chaque saison s’ouvre par un singulier répertoire – comme une page volée dans le carnet d’un botaniste en herbe, d’un entomologiste amateur ou d’un ornithologue du dimanche, ainsi l’indiquent les appellations vernaculaires : noms de papillons, de plantes et fleurs sauvages, d’oiseaux, de plantes vivaces encore, et d’arbres ; règne animal et règne végétal alternent, tandis que s’instaure, en simultané, une partition entre la terre et le ciel, entre ce qui pousse dans le sol et ce qui évolue dans les hauteurs – jusqu’aux arbres qui, eux, font les deux à la fois. Tout ensemble évocations, convocations et invocations, ces suites donnent leur couleur aux saisons abordées, définissent une pâte sonore autant qu’elles établissent une protection tutélaire. La nature est là, c’est un fait, riche et offerte, nommée, consignée, listée, et les énumérations, à elles seules, forment un poème. Inutile, donc, parce que forcément redondante, la poésie des petites fleurs et des petits oiseaux. À défaut de célébrer la nature pour elle-même, peut-on du moins s’enchanter de ce qu’elle nous dit de nous ? Apparemment, cette approche intéressée n’est guère satisfaisante ; les effets réfléchissants, les échos et expressions d’un moi qui se cherche tournent court : « pas de nom dans le miroir », écrit Roselyne Sibille, qui se voit prise dans le « tourbillon ébloui d’un chant que je ne comprends pas ». Que faire, que dire, qu’écrire, dans ce cas ?

Pour répondre à ces questions, le recueil chemine depuis un « on ne sait pas encore dire » jusqu’à un « nous goûterons peut-être/ce qui n’a pas à se dire ». De l’un à l’autre, des poèmes se sont écrits – les urgences et les nécessités se sont déplacées, l’impossible à dire est devenu possible à vivre. Quand certains envisagent les contradictions sur le mode du dépassement (résolution toute verticale propre à la dialectique), Roselyne Sibille les envisage sur le mode de la conjonction et de la coïncidence, de la contagion et de la conversion. Le monde est un et pluriel, toute chose est elle-même et son contraire, tout peut se transmuer en son autre.

À preuve encore les répertoires établis par Roselyne Sibille qui, à n’en pas douter, constituent la clé de voûte (et aussi la clé d’or) du recueil. Certains noms vernaculaires établissent des passerelles entre les différents règnes ; les végétaux recèlent des animaux, ou inversement : à lire « pied d’alouette », « corne-de-bœuf » ou encore « citron », que se figure-t-on ? Les lexiques se chevauchent, les catégories se brouillent, les images et les représentations s’entremêlent. Les univers se croisent, nous plaçant au cœur de contaminations actives. Ce n’est pas parce que le mot est dit/écrit/lu qu’on en a fini avec lui, ni avec la réalité qu’il désigne. Le mot est au bord – à l’interface de plusieurs réalités, de plusieurs dimensions. Il se situe aux confins, aux frontières : telle est l’une des raisons pour lesquelles Roselyne Sibille choisit d’explorer les lisières, et, connexes des lisières, quantité de zones interstitielles, failles, fissures, creux, écarts, cassures, fêlures, déchirures : « Qui saura le secret fissuré/qui se craquelle dans les rocailles ». Là où est la limite, là est le secret. Et il n’est qu’à traverser plutôt qu’à nous contenter de passer : puisque notre séjour sur cette terre est temporaire, travaillons à sans cesse nous y transformer, comme la nature, en ses mouvements saisonniers, nous l’apprend. Faute de pouvoir comprendre, au moins pouvons-nous connaître et savourer :

« Dans le silence du printemps
les fleurs accueillent
paisibles
la neige ».

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NOTE DE LECTURE SUR Lisières des saisons par Franck MERGER (parue dans RECOURS AU POÈME – 5 décembre 2017)

Une écologie poétique de l’instant

Le nouveau recueil de Roselyne Sibille invite à un parcours en cinq étapes –d’une vie humaine, d’une vie de femme, d’une méditation poétique et spirituelle –, chacune commençant par un poème -liste consacré à un élément de la nature : le poème -liste des papillons inaugure le temps de l’enfance ; celui des herbes folles préfigure le temps de la jeunesse ; la liste des oiseaux annonce le temps du ventre qui s’arrondit; le poème des fleurs sauvages instaure la période de la perte ; et le poème -liste des arbres ouvre le temps de la maturité.
Assurément, la matière de ce recueil, c’est bien la vie de l’auteur. Roselyne Sibille y évoque l’enfant qu’elle fut et les enfants qu’elle eut, l’homme qui partagea longtemps sa vie, le fils qu’elle perdit. Mais la matière du recueil consiste moins dans les événements eux-mêmes que dans l’expérience de ces événements, moins dans les faits que dans la méditation qu’ils induisent au creux de la poésie, moins dans une écriture autobiographique que dans la pesée exacte du retentissement intérieur des choses.
Lisières des saisons rejoint le lyrisme tempéré et critique dont Jean-Michel Maulpoix s’est fait le héraut. S’il s’agit de saisir au plus près ce qu’éprouve le sujet, émerge alors une certaine circonspection à l’encontre du langage poétique. Le langage permet de donner une forme à l’expérience, les mots saisissent la fluence de la vie ; mais cette saisie est aussi figement et pétrification, ainsi que le rappelle le poème « Dans le néant ou le tonnerre » (pp. 60-61) :

Nous leur demandons de bâtir nos vies
comme si les matins n’effaçaient rien

Nous les figeons fragiles
perdus dans l’abstraction

Quand joyeuse est la vie, une manière de saisir le mouvement de la joie consiste à mobiliser un langage poétique varié, ludique, chantonnant parfois. Dans les premières sections du recueil, s’entremêlent des poèmes brefs et des formes longues ; et s’y donnent à entendre des jeux sonores et des sortes de refrain, ainsi que des rythmes anaphoriques et des créations de mots.

Contre le langage qui pétrifie, le poème est une solution. Parfois aussi, s’élève discrètement la musique de l’alexandrin. On en trouve çà et là, dans la forme du tétramètre le plus régulier qui soit, pour ouvrir ou clore le poème :
Ton regard tourbillonne et s’oppose au ressac (p. 17)

Sur le bord d’un canal où
s’écoulent les algues
(p. 24)

Je porte mon enfant et des boucles d’oreille (p. 51)

Le langage est aussi inexorablement inadéquat pour dire la douleur de la perte,
la dilacération de la souffrance :

On porte un collier un cœur en pendentif
On se méfie des mots

[…]
On aurait tant à dire s’il nous fallait parler (p. 67)

L’expérience de vivre comporte ici son pendant, son penchant à la réflexion sur le temps qui fuit, et même une meditatio mortis, qui évoque les vanités baroques et les crânes qu’elles mettent en scène :

ton crâne est ouvert(p. 92),
les appuis sur mon crâne(p. 99).

Le poème dit alors le rien nu (p. 59)

Comment écrire des poèmes quand la vie est ainsi rongée, ainsi vrillée ?
On cherche où est le chant à travers le ciel froid (p. 80)

Et pourtant, le poème de la page 90 vient réaffirmer le pouvoir du poète ; car s’il porte les tourments qui n’ont pas été chantés, il invente l’unique mot dérobé aux brindilles. Le lyrisme est ici humble. Ce n’est pas le chant du rossignol qui en est le symbole, mais le tireli de l’alouette.

Une autre image pour dire la voix du poète est la flûte grêle (p. 38).
Alouette ou flûte, que reste-t-il au poète, ainsi parvenu au bout du dénuement ? À goûter le temps, ou plutôt, à se poser la question :
Aurons-nous su goûter le temps ? (p. 55)

Et le poète de continuer, dans le même poème :
Aurai-je regardé la couleur des poivrons
les boutons de rose par la fenêtre
les pétales de safran
et les branchages entrecroisés en toiture inutile ?

L’extrême dénuement intérieur et le carpe diem sont deux éléments d’une même méditation. Le carpe diem est ici à prendre à la lettre. Le recueil de Roselyne Sibille propose une poétique de l’humilité, qui permet de faire une place en soi au goût de la nature. Le langage poétique permet de dire l’accord profond de l’être nu avec la nature. Sous la plume de Roselyne Sibille, le poème tend, de manière ludique, à l’enregistrement sonore des voix de la nature. Par exemple, le poème les nuages gris glissent retranscrit joyeusement le chant d’un oiseau. Plus largement, le poème tend à la saisie de l’expérience humaine de la nature.

À cet égard, Lisières des saisons comporte une dimension profondément écologique. S’y donne à entendre que l’esprit de l’homme, non seulement son corps -ses poumons et son estomac-, a besoin de la nature.
Les retrouvailles avec la nature sont en réalité des retrouvailles avec soi.

La poésie de Roselyne Sibille mobilise discrètement tout un héritage poétique occidental et le fond dans son recueil. Il est curieux d’observer qu’elle rejoint aussi par certains aspects, et de manière précise, la poésie persane. Omar Khayyâm écrivait jadis :

Les roses et les prés réjouissent la terre.
Profite de l’instant:
le temps n’est que poussière,

leçon qu’a méditée Abbas Kiarostami, comme il a eu l’occasion de le souligner lui-même et comme on peut le voir dans son film Le Goût de la cerise. L’instant présent, savouré avec intensité, a la profondeur de l’infini.

À la fin de Lisières des saisons, le poème :

Dans mon bol de thé vert
mimosa peuplier platane
se mirent

Je les bois
avec le ciel
,

énonce concrètement cette leçon. La coupe ou le bol qui recueille une image de l’infini, c’est là un motif cher à la poésie persane, repris par Abbas Kiarostami dans ses propres poèmes.
Parfois, les mystiques issues de tradition différentes se rejoignent. Il semble bien que cela vaille aussi pour la poésie.

L’article sur le site de Recours au Poème

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NOTE DE LECTURE sur Lisières des saisons par Jean PALOMBA dans la revue Terre à ciel, rubrique Bonnes feuilles (L’espère-lurette, chronique po&ique (juillet 2017)

Lien vers l’article dans Terre à ciel

Dès l’entrée dans le livre, c’est-à-dire au seuil de sa porte, devant la couverturquoise, lecteur.trice, tu es invité.e à suivre la sibylle. Apparaissent sa silhouette et le mouvement de sa prédiction ; la flèche de sa parole écrite s’inscrit déjà dans le déplacement d’une lettre, celui du Y, déporté du nom vers le prénom de celle qui ouvre son texte au point de vue des bords, ce fil de trame en bordure de la forêt des signes : son texte à lire. Un Y dont la fourche va se multiplier : 5 branches, 5 périodes, 5 saisons.

5 temps de la nature et de la nature d’un être, la vie d’une femme.

La lisière qui est cette frange de la réalité et de l’imaginaire que tu vas explorer, lectrice, malgré tous les dangers, va devenir refuge puis viatique. Mais ce titre en allitération – le murmure des insectes dans la brise – rend compte aussi de la lumière et du temps de cette promesse d’explorations. Temps et lumière parcourant ce titre en friselis – douceur des frémissements. Temps et lumière semés aux extrémités d’un 5e lieu qui vont croître, lecteur, dans l’avancée de ta lecture.

Aussi le texte de la Sibille est-il encadré par deux citations de Roberto Juarroz sur le temps, citations qui l’engendrent et le prolongent, citations en offrande pour une solution – ouverture d’une voie à la voix qui médite et poétise comme on herborise. C’est là, à lire : l’expérience de celle qui s’écrit : apprivoiser le temps pour que s’estompe la douleur : celle du cœur et celle du corps.

Tiraillement des liens dans un lieu : la nature. Et la persistance dans le texte d’une faune des interstices et d’une flore bouleversante. Une denrée cosmogonique y nourrit une âpreté méditative. Les mots inter agissent comme des cailloux, de l’air, de la terre ou du feu dans le paysage intime. Le temps et la lumière les caressent ou les percutent et réfléchissent le cours de cette vie écrite. Et derrière l’histoire dévoilée par touches infimes : le cisaillement de l’être d’où sourd la narration qui gronde, feule, sous le flux de la-sa langue poétique.

Car les poèmes des lisières suivent le cours d’une narration interrompue, reprise, diffractée au gré des saisons annoncées : l’enfance de celle qui écrit et celle des enfants qu’elle met au monde ; l’adolescence et les nouveaux éveils ; l’amour, les ruptures et la mort ; enfin, la femme mûre de sa méditation sur le temps, ingérée comme une décoction qui transcende.

Lisières des saisons est à lire sans doute aussi comme une tentative d’auto-prédiction de Roselyne Sibille, prompte à recoudre les déchirures – un poème ample et seulement lisible dans les Lisières en forme de cartes de l’âme et de ses topographies, carnet de feuilles végétales, minérales, animales pour un poker de saisons… livre de lames à tenir dans vos mains et qui tient comme par enchantement. Un enchantement qui vous prend par le chant. Le chant d’une voix qui hante une époque à venir, celle des lisières.

Rythme nouveau du cœur. Une vie depuis les bords. Trame d’une saison inouïe, celle où pousse une voix qui traverse les violence solaire, douceur lunaire, aléas, accidents, bonheur du jour, vertige des nuits dans ce texte où le temps et la lumière finiront par s’épouser jusqu’à ce que quelqu’un ou quelque chose coupe le courant des mots, le flux électrique de la langue en en fermant le livre.

Mais non…, resteront encore dans le paysage de la tête bien après la clôture ces petits « poèmes en noms » de la sibylle où importe seule la pure beauté des noms du réel. Nomination des éléments de la nature comme on salue de précieuses présences… graminées des prairies qui l’entourent, plantes sauvages à faire les onguents… : savoir de bienfaisantes sorcières.

5 vers à déguster en lisières :

« la joie jaillit dans les pieds du soleil »

« Tsip tsip ouiiii »

« Ce n’est qu’à côté de toi que je te ressemble »

« Si je ne bouge pas est-ce que le temps m’oubliera ? »

« Pose ton visage dans une brèche »
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NOTE DE LECTURE sur Lisières des saisons par Sabine PEGLION

Nommer, inscrire, recueillir ce qui, dans cet espace-temps où se déploient nos pas, nous est donné, apparaît dans Lisières des saisons, le dernier recueil de Roselyne Sibille, publié par les éditions Moires, comme la tâche du poète, en quelque sorte sa justification. Sur ses pas, on avance entre les blancs de la page, on suit cette voix qui « marche à reculons sur une page immense », s’inscrit au plus près de la terre. On remonte le cours d’un temps non linéaire, mais celui des « saisons », un temps cyclique, un temps de l’espérance.
Passage d’un être qui tente de rassembler « dans l’ailleurs fissuré des bordures » ce qui fut de lui-même la clarté, qui témoigne, avec sensibilité, lucidité, d’un chemin, sans occulter la part d’ombre, si profonde, si dense fut-elle :

Le chant noue le froid
tâtonne les berges de couleur sans mémoire
remonte vers la source
enveloppe le temps

Encore faut-il retrouver en soi les mots les plus justes, car
La page attend
sable lisse sous les mots

et le doute est obsédant :
on résiste (…) on n’a rien à dire (…) on ne dit pas (…) on ne peut le dire

Il faut dès lors lutter contre l’éparpillement, les éclats, les brisures, pour construire.
Certes les poèmes s’écrivent à partir d’une traversée mais, et c’est en cela la force et la profondeur de ce recueil, ils nous conduisent à l’universel.

Dès les premières pages, le lecteur attentif remarquera le soin apporté, justement, à la construction de l’ouvrage :

Cinq vers, extraits de poèmes insérés dans chacune des périodes évoquées, structurent ce recueil, comme autant de jalons de toute existence.
Cinq « saisons », elles-mêmes introduites par une liste, soit d’entomologiste, soit de botaniste, ou bien encore d’ornithologue. Noms qui, à la première lecture, font danser et chanter voyelles et consonnes, Serait-ce ce qu’on a vu, retenu, que l’on tente d’ordonner en soi, d’en dégager un sens ?

Or section après section, ces différentes listes prennent sens, deviennent litote ou synecdoque de ce temps évoqué. Ainsi en est-il de ces papillons, légers, fragiles, bruissant de couleurs mais éphémères, cités dans la première section, évoquant l’enfance intitulée : « La joie jaillit dans les pieds du soleil », décasyllabe, dont le tempo traduit bien cette période où le monde s’offre à l’être, en toute innocence car
« on ne sait pas encore dire », on parle avec des oiseaux :

pippipouéou ouéou
Où est où ? Qui est qui ?
Ecoute vermillon
Tsiptsipouiii

Nulle cloison n’existe entre ce moi qui se construit et le monde. Fleurs, objets, animaux habitent la même sphère, deviennent personnages, complices. Tout lui est donné, il est comme « Le jardin », il « n’attend rien dans le temps arrondi ».
C’est un univers essentiellement sensoriel qui est restitué, exploration sensible d’avant l’accès aux mots :

« au fond de ton regard
toutes les sèves cherchent passage »

L’enfant l’habite en toute liberté. Il y unifie choses et êtres dans une atmosphère de genèse, ou de conte.

Si

Le volet a claqué / le géranium en a frémi »

Les pivoines ébouriffées
têtes lourdes inquiètes
hument cherchent s’interrogent

Le vent inspire hésite se gonfle
et la glycine pianote » (p.20)

les plantes peuvent tout aussi bien s’humaniser :

La graminée acquiesce (p.21)

Une clématite
s’achemine immobile
sur la paroi de thuyas

que s’animaliser :

Ici des feuilles gris peluche
Oreilles longues de mammifères végétaux enracinés

Peu importe qui voit ou transmet : «Ton regard tourbillonne et s’oppose au ressac »
C’était au temps d’avant tes mots (p.23), la voix de la poète observe, en elle, cet enfant à présent si lointain et pourtant si présent :

Le vent la chatouille je crois

Le merle s’est posé
tout près (…)
Sur moi la cape de son chant »

Temps heureux revécu en quelque sorte en contemplant celui de ses enfants :

Tu éveillais nos vies de tes étonnements » (p.28)

mais « le temps a été bu », ne reste que cette boite vide « qui tinte clinque tinte clinque clique », avec laquelle l’enfant « joue à rien à vivre » (p.24) en ce merveilleux poème qui restitue avec humour, profondeur et virtuosité, ce paradis perdu de la joie lumineuse et insouciante.

L’alphabet dessine l’envers : nommer, est-ce passer vers l’endroit ?
Où est passé leur monde ? interroge ou s’interroge la poète avant d’aborder la saison de l’adolescence en cet alexandrin « Ce n’est qu’à côté de toi que je te ressemble ».

Là encore, une liste en écho nous attend mais de botaniste, fleurs des lisères, celles qu’on nomme fleurs des champs, en ébauche, en chemin. En quelques vers, Roselyne Sibille évoque avec finesse ces jeux de miroir, où le je et le tu s’inventent en reflet : « On se ressemble et pas vraiment ».

En apprentissage du monde, de l’autre « On se tient dans l’ombre de la lumière
On est complexe et on le sait ». Temps d’ivresse où les mots « déboulent en tous sens / hors du sens », où la certitude d’un temps futur s’impose avec la liberté d’action : « je marcherai ».

L’hexamètre « Les rires du présent » introduit non sans finesse, par une liste d’oiseaux, la troisième saison, celle de la plénitude. La maternité est abordée, quand le je devient nous :

J’écoute le Nous
Je nous sais ensemble Pas besoin de dire

Plénitude de l’instant, si difficile à restituer… Il faudra le regard attentif du poète pour les rappeler au jour : « Aurons-nous su goûter le temps ? », recueillir variations sonores, chromatiques, tactiles avant que ne survienne cette saison « de trop » comme il y eut pour Eluard, à la mort de Nusch, « le jour de trop ».

Désormais il faudra compter « Avec le temps du vide ». Et la liste qui introduit rassemble, collecte les plantes médicinales. Celles des breuvages de sorcière, celles que l’on convoque dans ce temps de « la brisure », de « la fêlure », du « désarticulé » où l’univers bascule, la page se fragmente, où plus rien ne signifie :

J’ai rassemblé des soleils en mutation
des plantes médicinales
dégluti des mots compacts que l’on ne peut comprendre

Du chant ne subsiste que le cri, « une voix rythmée sans paroles ».
Pourtant, en cette ultime saison, non faite d’oubli car « on n’accepte pas », vient l’ère des « peut-être ». Si « les passages enchevêtrés de secrets » demeurent, s’inscrivent, c’est parce qu’ils trouvent un sens dans un mouvement d’élan. Il lui faudra alors rassembler ce que le regard aperçoit, s’appuyer sur ce qui porte, s’élève, et le donner à voir.

Dernière liste convoquée, celle des arbres qui, puisant au plus sombre de la terre inscrivent une élévation verticale :

En tissant l’espace du temps
J’ai trouvé des arbres agitant leurs rêves
des abîmes des bouvreuils
des souffles considérables et les voix de l’invisible
la poésie au creux du vent

En écho au poète argentin Roberto Juarroz, dont deux citations extraites de Poésie verticale, introduisent et ferment le recueil,
les paroles pourraient peut-être soutenir la nuit.

Et c’est bien ce que Roselyne Sibille nous livre dans ce recueil : les mots persistent même si « on résiste », « On n’a rien à dire ou tant ». Avec eux se trouve une force, celle « peut-être » de continuer, dans la tension, l’élan :

et si les mots renaissent au matin
nous pourrons peut-être
marcher vers demain.

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NOTE DE LECTURE sur Lisières des saisons par Sabine HUYNH (parue dans la Revue Diacritik – 13 mars 2018)

Lien vers l’article dans Diacritik

Les mots qui « renaissent au matin » remplissent la bouche de vie

Depuis « un rocher / resté seul dans la nuit », Lisières des saisons, de Roselyne Sibille, s’adresse à tu. Qui est tu ? L’autre, mais aussi je, et nous aussi, car lui et moi, c’est toi et moi : nous, nous seuls et nous tous. Ce texte s’adresse à la douleur de l’univers, couchée entre les saisons, au fond des instants creux (« temps du vide », « buisson d’épines » qu’on serre dans ses bras faute de mieux), des moments sombres et denses, là où, à l’origine des « racines médicinales », pour que quelque chose renaisse, quelque chose d’autre doit mourir. Tu, c’est ce(lui) qui ne répond plus, frappé par le silence, déchiqueté par les « crocs de l’ombre ». L’affliction, intense, insurmontable, a « brisé la coquille de l’entendement » et « rompu le noyau du fruit » (cf. Kahlil Gibran, tr. : Salah Stétié) ; elle a fondu les mots, les rendant « compacts », « de sel », informes et incompréhensibles. Le poids des grandes douleurs écrase la langue, « l’englue ». La question a déjà été posée : le langage peut-il exprimer la perte, la peine inconsolable, le deuil ? Comment la poète peut-elle empêcher la souffrance de paralyser (et de dévaster) son cœur et sa parole ? En la disséminant stoïquement autour d’elle jusqu’à l’affaiblir et en faire un espace habitable, et en choisissant de vivre désormais en son sein-même, en symbiose : ainsi c’est elle, la poète, qui se retrouve souveraine, et non plus la douleur, et c’est seulement en renonçant à prêter au malheur la suprématie qui le fortifie que les poèmes, dans leur langue d’« imploration silencieuse », parviennent à ranimer le langage, à ramener à la surface de « l’écume noire » les mots engloutis par l’absence de la chair – « toutes les sèves » qui « cherchent passage ».

Le temps de l’écriture est celui du deuil, un temps-charnière, de recherche et de transformation, de « soleils en mutation », un temps qui continue à « gargouiller » donc (cf. Emily Dickinson, qui a aussi écrit des poèmes dans lesquels le corps-à-corps avec la tristesse est récompensé par un développement spirituel), temps somme toute régénérateur, car au-delà de celui de « ton silence », qui « a été bu », celui du « tic tac dans les tempes », celui de la mort (« mère de la beauté » malgré tout, cf. Wallace Stevens). L’alchimie qui s’opère est bien sûr celle du verbe, mais d’un verbe tendu vers l’espoir, gouverné par la vie et ses joies – il me semble que les poètes qui écrivent le mieux sur l’absence sont ceux qui sont les plus attentifs à la préservation de la flamme de ce qui est. Cette préservation du ténu ne peut se faire qu’avec retenue et délicatesse, et elle trouve son origine dans un regard resté pur, toujours prêt à s’émerveiller face aux miracles de la vie : « hennissement invisible », « rouge-gorge dans le buisson » ; « Rien n’importe / que la joie / le jeu / le rêve entre tes yeux ». Il faut noter la pureté des images et la simplicité des métaphores, qui renforcent leur impact, ainsi que l’économie langagière de ces élégies tendres et tristes (loin de la plainte), aux vers distillant avec persévérance et en « peu de mots », avec « un rien qui remue » et « un peu d’eau », un souffle serein qui vient à bout du drame (« l’encre insiste comme une colère »). La poésie est cette voix qui « connaîtrait mon nom », car elle ramène l’amour, réconfortant, rétablissant l’équilibre, déliant la langue : « Ce n’est qu’à côté de toi / que je te ressemble ». Elle relève ceux qui sont tombés et elle renvoie en miroir de quoi réfléchir sur les humeurs sombres, en prenant leur place. Les poèmes de Lisières des saisons, comme des lettres sans adresse, renferment l’élan de l’amour, un élan vital dans le voyage du deuil, élan « choisi » par la poète, la menant hors du « labyrinthe », « dans les rouleaux de la lumière », et lui permettant de trouver du sens. Offrant un visage humble et ignorant face à la mort, les textes de Lisières des saisons ont trouvé une vérité, que seule une grande douleur pouvait éclairer : le chagrin provient de cela même qui a donné la joie.

« Dans le silence du printemps / les fleurs accueillent / paisibles / la neige », nous dit le dernier poème du recueil. Cette neige qui les transira sans doute. Ces mots de « matin vert » me rappellent le poème « Les arbres » de Philip Larkin, qui dit que « leur verdeur a une espèce de tristesse » : les arbres semblent éternels, puisqu’ils ressuscitent à chaque printemps, néanmoins, même enracinés, ils cheminent vers leur fin. C’est comprendre et accepter l’inévitabilité de la mort que d’écrire avec calme par-delà ses desseins. Accueillir avec paix les « saisons de votre cœur » et « les hivers de vos chagrins » (Kahlil Gibran), c’est avoir compris que les joies fleurissent même dans le champ des peines, qui est également celui de l’endurance, et que les mots qui « renaissent au matin » remplissent la bouche de vie. Comme dans les saisons et dans la terre, tout est déjà en nous : l’espoir et la tristesse, l’été et l’hiver, la vie et la mort – « On accepte pas   On accepte », dit Roselyne Sibille. La douleur, potion amère, se révèle finalement être un remède contre elle-même.

Roselyne Sibille, Lisières des saisons, Les éditions Moires, coll. Clotho, 2017, 130 p., 15 €

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NOTE DE LECTURE sur Lisières des saisons par Anne-Marie SOULIER (parue dans la Revue alsacienne de littérature n°127)

Cinq saisons joyeuses ou méditatives qui déjouent le temps, introduites par des listes de plantes, papillons, animaux et oiseaux ruisselantes comme les perles trouvées à mains nues dans un trésor, tendres comme des comptines de marraine-fée : papillon de six heures, damier du chèvrefeuille, azuré des coronilles, faverole, azerollier, salsepareille, paruline à tête cendrée, airelle des marais, bruyère vagabonde… On pense à Charles d’Orléans : il n’y a bête ni oiseau /qu’en son jargon ne chante ou crie… et ne joigne sa bénédiction à chaque intitulé de ces moments d’une vie de femme. Accueillie à sa naissance où La joie jaillit dans les pieds du soleil, l’enfant se fond dans la jeune fille qui constate que Ce n’est qu’à côté de toi que je te ressemble, puis dans la jeune femme des Rires du présent. La femme mûre est celle du Temps du vide, avant qu’une cinquième saison, la plus crainte mais la plus riche, ne vienne la couronner de ses Passages enchevêtrés de secrets.

Sagesse de la joie de vivre, cheminement de connivence avec le lecteur, déclaré dès le premier poème par le dialogue entre « tu » et « on », c’est-à-dire « nous » :

On montre un peu nos petites dents
On s’étonne
On se serre tendrement

 
Tu tends ta main
m’agrippes au temps (p. 13)

 

Les mots s’apprennent en balbutiant, le premier langage est fait d’onomatopées qui dialoguent avec le langage des oiseaux :

(tui tui tui tui)
pip pip ouéou ouéou

Où est où ? Qui est qui ?
Ecoute vermillon

Tsip tsip ouiiii (p. 19, 21)

 

Bientôt, comme intoxiquée d’elle-même, la joie toute-puissante inverse les préceptes, et la chair se fait verbe :

(…) L’enfant joue à joie
L’enfant joie du pied joue
Sa joue luit de rire (…)
La vie rit de joie
Il joue à rien à vivre
Il joie
Elle bruit (p. 24)

 

Le temps cependant avance, précédé de questions inquiètes :

Aurons-nous su goûter le temps ? (…)
Aurai-je regardé… ?
Aurai-je assez… ? (p. 55-56)

 

Et déjà la vie se conjugue au passé :

J’avais engagé mon front dans l’élan
Les mondes s’ouvraient devant moi
J’étais souveraine (p. 73)

 

A ces futurs antérieurs désorientés, à ces imparfaits tourmentés, la dernière saison substitue les passés et futurs « simples » des derniers dépouillements :

Je trouvai peu de mots près de la mer (…)
un peut-être quand on ne sait plus (…)

Je trouvai (…)

Je trouvai… (p. 110-111)

 

A quelle lisière s’appuyer ? (p. 78), à l’heure où la sève s’use, lorsque le temps revient en traître reprendre ses présents glorieux ? A mesure que les doigts du passé se fanent doucement (p. 118), l’existence rend grâce aux richesses qui l’ont jalonnée, reprend pour y placer sa foi la litanie d’anciens et chancelants peut-être, alors même que nul ne connaît la langue énigmatique des peut-être (p. 82) :

Nous atteindrons peut-être (…)

Nous goûterons peut-être… (p. 121)

Joyeuse ou décontenancée, abondante et fraternelle, l’écriture de Roselyne Sibille atteint dans ce recueil une maîtrise nouvelle, évidence de cette sagesse vers laquelle elle marche à reculons sur une page immense (p. 123), jamais mièvre, rassurant au contraire le lecteur sur le sens de sa propre quête et les pouvoirs sans fin de la contemplation.

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NOTE DE LECTURE sur Lisières des saisons par Cécile GUIVARCH dans la revue Terre à ciel, rubrique Bonnes feuilles (Hep ! Lectures fraîches ! – juillet 2017)

Lien vers l’article dans Terre à ciel

Plusieurs saisons de la vie d’une femme, chacune son titre déjà poème. En préambule de chacune, des listes : plantes, arbres, oiseaux. Rythmes d’une vie proche de la nature. Lisières des saisons a pour thème principal le temps. Celui qui passe, celui qui « a été bu » et transforme la tendresse de l’enfant en bouleversements de la vie, en brisures. Roselyne Sibille déroule une vie, ses grandes étapes, ses saisons, avec cette question permanente : « Aurons-nous su goûter le temps ? »
Ce temps qui dès l’enfance est présent, par les interrogations : « Tu te demandes méditative », « Tu tends ta main / m’agrippes au temps », « où pousse un arbre étonnamment ». L’enfant qui interpelle le soleil, la lune, les étoiles, les arbres, l’herbe, le jardin, le mystère de la vie.
« Je ne sais comment ta bouche accueille le vide / ni d’où vient la nuit qui chuchote pour toi. » Les conversations avec les oiseaux, le monde que l’enfant absorbe, complice avec la nature et ceux qui l’entoure.
« Une main pose des cerises / brillent fraîches / dans le nid d’une autre main ». L’enfance de la femme est certainement mêlée à celle de l’un de ses chérubins, d’où l’utilisation du pronom « tu » : « C’était au temps d’avant tes mots / Tu ne posais pas tes pas / Tes mains connaissaient tout du sol ». Puis ce monde des tendres années disparu : « où est passé leur monde ? ».
Alors vient le temps de l’adolescence où complicité et complexité se lient. Braises et frémissement, liberté et jeux, ombre et cumulus : « Quelle intensité dans les nuages / quand la pluie déchirera le ciel ? » Puis la jeune femme, enceinte, « Je porte mon enfant et des boucles d’oreilles. » « Je contiens une planète et porte un jardin sur mon dos. » Suit l’âge mûr : « on se reconnaît encore et si peu. » et aussi le questionnement sur le pouvoir des mots, leur force et la méfiance à leur accorder. Absence et silence, période qui contraste avec les précédentes. Quelque chose s’est fêlé, rompu, quelqu’un a été perdu. Il y a une descente vers le noir : « Greffée à la terre je m’impasse / je m’impossible à échapper ». Mais la femme remonte, cherche la lumière ainsi qu’un « masque civilisé ». Cela se termine avec le temps des rides : « on est là / on résiste ». Continuer malgré les douleurs, le passé, les abandons, les morts « avec élan dans les rouleaux de la lumière ».
Roselyne Sibille a de l’élégance dans son écriture et la facilité de créer des images inattendues, avec toujours beaucoup de tendresse. Elle montre comment résister aux accrocs de la vie, comment aller dans cet espace temps, cette éternité qui veille sur nous. Comment écarter les nuages pour réinventer le soleil, car le temps recommencera : « Si les mots renaissent au matin / nous pourrons peut-être / marcher vers demain ».

F comme libre
allongée dans le printemps
Les fleurs s’enracinent à ta hanche et ton genou
Ton silence est recouvert d’une odeur de terre
Dans son rayonnement s’infuse le temps
Les mots se perdent parmi les herbes
déboulent en tous sens
hors du sens
les pieds accrochés aux reflets
à la liberté joueuse des arbres

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« Se mettre à la page » avec Florence SAINT-ROCH, à propos de la p. 58 des Lisières des saisons, de Roselyne Sibille (avril 2017)

Dans la tradition hellénique, les Muses n’ont jamais pratiqué l’art de la limite ; elles aiment l’excès, se plaisent dans l’épais, le dense et le touffu. Elles sont chez elles au cœur de la forêt. À pas légers, Roselyne Sibille, dans ce recueil, choisit d’habiter et d’explorer les lisières : confins, seuils, prémices, espaces liminaires et limitrophes. Quand la forêt cache l’arbre, quand la multitude menace la singularité, peut-être faudrait-il choisir le moindre. Ni tout à fait sous-bois ni tout à fait terre nue, la lisière figure une interface entre le dedans et le dehors : là où s’amorce le chemin des profondeurs, là aussi où il peut être mis au clair ; de fait, avec Roselyne Sibille, on découvre et se rappelle, on sait les ombres, les peurs et les mystères, mais jamais on ne s’y perd.

À se tenir ainsi au bord, donc, nul désengagement, nulle dérobade ; la poète y est à l’œuvre, occupée à susciter sublimés ou précipités : alchimie rare où le moins devient précieux, sous réserve toutefois d’y consacrer du temps.

Le temps : là est le maître-mot, on l’a compris, de ce recueil qui s’organise en cinq moments. Les saisons s’égrènent pour former la boucle d’une année, boucle que les âges de la vie déploient en une ample spirale – vaste déroulement de toute une existence. Le printemps premier (celui de l’enfance du monde), l’été en son corps de gloire, l’automne en sa maturité, l’hiver en ses rigueurs, jusqu’au printemps revenu malgré tout : l’espoir n’est-il pas encore permis à l’heure des souvenirs ? À chaque époque son expérience de la nature et de l’autre, ses reliances et ses relations, son éclat et ses silences. Roselyne Sibille en célèbre la part visible (sachant que l’invisible est quant à lui « commis d’office ») avec lucidité et modestie ; nulle évidence qui soit digne d’être gravée dans le marbre, tant de toute vérité l’inverse est aussi vrai. La poète contemple et approfondit les nuances de l’infiniment relatif et de l’universellement réversible. Mouvement de la vie, cours de l’existence, transformations et métamorphoses : là est bien la seule permanence. Même si certaines circonstances immobilisent, si les deuils et les chagrins stupéfient, nous devons nous secouer et avancer, car en avançant, on rejoint, et en rejoignant, on s’éprouve vivant parmi le(s) vivant(s). Si je ne bouge pas (comme un animal se fige à l’approche d’un prédateur), se demande Roselyne Sibille, les saisons continueront-elles leur course sans moi ? Est-ce que le temps m’oubliera ? Puisqu’il n’est pas près de suspendre son vol, de même ne suspendons pas notre cours ; faute de pouvoir comprendre ce qui toujours restera impénétrable, qu’au moins, à déchiffrer les lisières, nous puissions le connaître « par cœur ».

Faudrait-il choisir le moins le moindre
l’inverse ?
Si je ne bouge pas est-ce que le temps m’oubliera ?