L’appel muet

NOTE DE LECTURE sur L’appel muet par Cécile GLASMAN (parue dans la revue Terre à ciel – août 2012)

Avec L’appel muet, paru aux éditions La Porte, c’est un peu des promenades de Roselyne Sibille qui sont venues habiter mon appartement. Sensualité du vent, de la lumière, du chant des oiseaux, du vert des feuillages, du mouvement de la rivière, du bleu du ciel.

Entre la montagne / et les brumes / les corbeaux   leur vol   leurs cris / l’odeur de la terre et son silence / les racines font signe // Entre

Le «je » qui arpente ces paysages est regard, mais aussi élan, et se fait voix dans le poème. Les vers portent en eux l’écho palpitant du monde.

(…) Je me glisse tronc entre les arbres // A l’appel muet de l’infime / quand l’envol battant a jailli / un vaste souffle d’ailes / soulève soudain le ciel / pulse et valse dans l’invisible

Il y a quelque chose d’initiatique dans cette rencontre avec les éléments. La conscience, au milieu du cosmos, s’abandonne en toute confiance, accueille ce qui advient, se questionne. Le moindre frémissement du vivant semble aider à avancer.

Quand s’enchevêtrent les mystères / que je ne sais plus rien / je vais chercher / les senteurs d’herbe dans le vent (…)

Ce ne sont pas tant des réponses que le monde apporte qu’un jaillissement d’énergie. Force de vie offerte, que les poèmes de Roselyne célèbrent.

Entre l’aube et l’aurore / les trois souffles et les reflets de la rivière / j’établis ma demeure // A l’estompe des brumes / pendant que se définit le monde / dans la poudre de soleil j’établis ma demeure // Avec le premier chant d’oiseau / et le silence bleu / j’établis ma demeure

Un ailleurs possible dans un espace sans limites et dans un présent sereinement vécu. Le vide devient plein.

Je voudrais me poser sur la vague / comme mes oiseaux de mer / où je pourrais dormir // m’enrouler dans le parfum des algues / pour trouver d’autres racines // attendre rien / au milieu de l’infini

(…) Le désordre s’évapore vers la transparence du jour // Pour aller plus loin / j’ai suivi le sentier du Rien

L’urgence est de vivre, laisser le monde s’écrire en soi, le poème viendra après.

(…) Je souffle sur les voyelles dans le chant des oiseaux / Aux bourgeons j’accroche les mots / Je lisse les lettres aux puissances du printemps // Je n’écris pas / J’enlace tous les verts dans les pas de la pluie

Un livret délicieusement vivant que l’on a envie d’offrir autour de soi, comme l’on proposerait à quelqu’un d’aller marcher ensemble.

L’appel muet de Roselyne Sibille, aux éditions La Porte, à commander (3,80€) auprès d’Yves Perrine, 215, rue Moïse Bodhuin – 02000 LAON

 http://terreaciel.free.fr/feuilles/appelmuet.htm

___________________________________________________________

L’Appel muet : poésie de la résilience, par Sabine HUYNH (parue dans la revue Recours au poème, mai 2013)

Dans le premier poème de L’Appel muet (éditions La Porte, 2012), Roselyne Sibille demande de « regarder autour du hublot de ta mémoire ». D’emblée, on se demande pourquoi, et la lecture est portée par le mystère entourant « ta mémoire » (qui est tu ?) : un mystère tu dans le recueil, mais dont on sent la terrible gravité. Ce premier poème, « On aurait aimé croire au mot toujours », annonce le ton du livre : quelque chose s’est terminé, quelqu’un est parti, et l’écriture est devenue impossible. La poète va donc chercher dans la nature – censée veiller sur l’ordre des choses (un leurre ? Pour tromper quoi/qui ?) – la consolation à une absence lancinante. Les textes de L’Appel muet sont d’une beauté lumineuse, mais de cette luminosité qui heurte les yeux : celle, violente, entre deux orages.

Des branches noires
calligraphient leur mystère sur le ciel

L’Appel muet n’est pas anodin, tout en nourrissant le désir de l’être, si l’on prend l’adjectif dans son sens médical : ses poèmes tentent de distiller l’opium qui calmera momentanément la douleur des « mystères », tourments contre lesquels se débat la poète. Sont évoqués « le désordre », « les ombres », « la Nuit », « les brumes », « leurs cris », « l’invisible », « les vertiges », « le brouillard », « les lèvres muettes »… Quelqu’un s’est tu qui a emporté la possibilité de dire avec lui, et les mains creuses de la poète, dénuées de mots, ne parviennent plus qu’à tracer du « noir sur vide ». Elle répète alors, apparemment vaincue : « Je n’écris pas », « je n’écrirai pas », « je n’ai pas écrit ».

Quand s’enchevêtrent les mystères
que je ne sais plus rien
je vais chercher
les senteurs d’herbe dans le vent

Parfois l’écriture va chercher si loin que la suivre nous égare, et on en perd la mémoire, la parole. Pour la retrouver, Roselyne Sibille s’accroche de toutes ses forces à ce qui palpite encore de vie, dans une recherche de paix et d’abri qui s’apparente à un désir de fuite : fuir cette réalité où « tout est vraiment vrai », aspirer à un lieu où « tout est illusion ».

Pour aller plus loin
j’ai suivi le sentier du Rien

S’efforcer, même adossée à la nuit la plus profonde, d’aller de l’avant, vers la lumière, tandis que « le désordre s’évapore vers la transparence du jour ». Vouloir établir sa demeure « dans la poudre de soleil », « à l’estompe des brumes », pour conjurer ces « branches noires ».

Des milliers de fines feuilles frémissantes
écrivent sur le ciel blanc
le mouvement naturel du monde

L’Appel muet est une imploration adressée aux cieux. « Le ciel est vie », tandis que dans la terre, « les arbres sont enracinés entre tes épaules ». Supplier, pour que le monde, gelé, déréglé, soit « relancé », comme on remonterait une horloge qui se serait arrêtée. Se protéger contre soi-même, en s’armant de soleil, d’été, de lumière « avant que Nuit ne s’en vienne », et ce Nuit majuscule est forcément intenable.

Sur la page indifférente du ciel
les oiseaux virgulent
effacent le blanc

L’Appel muet dit magnifiquement la marche « comme un reflet dispersé dans le jour », et la lutte incessante entre cette Nuit et ce jour (qui point malgré tout), entre les étoiles et la rosée, le silence et la poésie. Roselyne Sibille, résiliente, a choisi la poésie, « anodine », sans pour autant oblitérer « les ombres des yeux fermés » : le réel.