Chaque jour est une page

NOTE DE LECTURE sur Chaque jour est une page (éditions La Porte – 2014) par Florence SAINT-ROCH

LES ÎLES FORTUNÉES

Il existe des îles celles que l’on se crée
des temps où respirer plus riche
R. Sibille, Lisières des saisons

1.
Les Anciens, force est de le reconnaître, se trompaient rarement. Leurs théogonies, scellant histoire des dieux et organisation du cosmos, détiennent, dans les symboles qu’elles déploient, une vérité dont la puissance laisse souvent pantois. Ainsi Cronos, alias Saturne, après avoir été joué par sa femme Rhéa, puis détrôné par son fils Zeus et enfin châtié de ses crimes (on ne dévore pas ses enfants impunément) a-t-il dû s’enfuir seul dans les Îles fortunées, là-bas, tout là-bas, à la limite de la ligne d’horizon. Les Îles fortunées, ce sont bien sûr, par hypallage, ces îles où chacun trouve la fortune, la seule vraie fortune qui soit : la chance qui nous est donnée, dans le parcours de nos vies, de changer, d’opérer d’authentiques conversions. Parti aux Îles fortunées déchu et enlaidi d’avoir tant détruit, le chtonien, le primitif Cronos en revient glorieux : lumineux d’avoir accédé à ses profondeurs, de les avoir regardées en face sans se perdre dans les jeux de reflets. Il peut, au gré d’une assimilation enregistrée par Aristote au IV e siècle av. J.-C., et universellement admise alors, devenir Chronos ; il peut, pour avoir connu tous les excès, compris tous les désordres, devenir l’ordre immuable, la mesure, la cadence, le rythme de toute vie : il peut devenir le Temps.
Un lieu, donc, où s’invente le Temps : telle est l’île, un condensé d’espace-temps qui nous définit autant que nous le définissons ; terre ferme au milieu des mers et des océans, lieu d’ancrage fort et rassurant, de proportions raisonnables au vu de l’immensité qui l’entoure, à taille humaine, dirait-on – propice à tous types d’investigations et de projections ; matérielle, palpable, sensible dès qu’on s’ose à la parcourir, elle devient, de cheminements en découvertes, de connaissance en reconnaissance, une réalité toute intérieure. Dehors et dedans, ici et là-bas, maintenant et jadis, l’île est tout cela à la fois. Elle trace une géographie intime où palpite la vie, où bat notre cœur : où, comme l’énonce Roselyne Sibille, on se met à « respirer plus riche ».
Bien sûr, nous pourrions entamer une navigation au long cours à la recherche d’échappées belles et d’exotisme luxuriant. La Terre est vaste, les îles innombrables, les poèmes insulaires forment d’amples archipels, mais plutôt que de me perdre à sillonner l’infinie tradition littéraire – ce que l’on nomme communément « la poésie des îles », je me suis laissé guider par ce recueil de Roselyne Sibille : Chaque jour est une page. Un recueil qui tient dans la poche et permet qu’on y place encore sa carte, sa boussole et son couteau. Dedans, tout un monde : l’archipel des Cyclades, dans la mer Égée ; parmi les 40 îles qui le composent, quatre d’entre elles sont plus particulièrement évoquées, Délos, Mykonos, Tinos et Syros, quasiment à portée de regard ou d’oreille les unes des autres ; entre elles, ni navettes, ni navigations, car plus qu’un voyage, Chaque jour est une page transcrit un séjour : des promenades à pied ponctuées de stations plus méditatives.

2.
Les Cyclades, au fondement des civilisations méditerranéennes, portent traces et souvenirs de leurs antiques privilèges ; les vestiges dessinent, « architecturent » l’espace : « marbres, voûtes, terrasses ». Le passé et le présent dialoguent en permanence ; si les dieux ont séjourné jadis en ces îles, ils sont partis désormais ; ils ont regagné le ciel où de nouveaux sanctuaires s’élaborent : « Nuages de marbre sur Délos/sculptés en cumulus// Une lame bleu intense frémit sous Mikonos// À Tinos tinte l’éternité » – une éternité qui tinte d’autant mieux grâce à l’harmonie imitative créée par les assonances et les allitérations. Leurs habitants sont évoqués, par métonymie, à travers leur habitat (« Les villages sont assoupis ») ou les ouvrages qu’ils ont abandonnés (« les immenses gradins en rubans/autrefois cultivés », « les moulins sans leurs ailes/s’éboulent en ruines ») ou à travers leurs activités : « j’écoute la taverne/ Une langue palpite où voyage le temps » : autant de notations qui restituent « l’esprit » des Cyclades.

Chargée d’histoire ancienne et profondément actuelle, l’île s’éprouve et se respire. En ces lieux où terre et mer s’épousent sans cesse résident de subtils enchantements : une invitation permanente à chérir la diversité des paysages, le caractère unique de l’instant en étant soi-même en mouvement : « je marche », « senteurs libérées par mon pas », « je me baigne ». Ces promenades solitaires (« les villages sont assoupis », « la crique déserte ») favorisent une haute réceptivité : saisies parfois minuscules, observations patientes de tous ces éléments, de tous ces événements qui ne peuvent se dire en bloc, et qui sont à chaque fois perçus dans leur qualité vibratoire propre. Visiter et être visité, telle pourrait être un des enjeux de ce séjour dans les îles – de cette poésie qui n’est jamais tournée vers son propre centre. Toute de contemplation, elle ouvre. L’île n’est pas le nombril ou l’ombilic, juste un berceau ; les poèmes, dans leur balancement régulier, leur musicalité combinant rythmes amples et silences, nous y bercent doucement.

Quand la nature s’exprime librement, notre présence au monde s’affine et s’enrichit. Nous voici dans une authentique relation. Tout parle et se parle, tout peut se taire aussi. Les îles de Roselyne Sibille sont « placides » : d’une paix sans exigence, sans condition et sans intention, qui réunit toutes choses en les laissant à leur place, en leur mouvement particulier :

Une chaise en bois près de la porte bleue
Un basilic un géranium
La vie se repose en regardant la mer

Un vague palpite là où s’est arrêté le temps

Dans une telle paix, une douce contagion s’exerce entre l’île et la marcheuse, d’où cet isolexisme qui, à la manière des variations sur un thème, soutient la grande unité musicale du recueil : « où la vie se repose », « je me pose », « rêves délicats juste posés », « posément ». Les instants sont uniques tout en paraissant immuables : « le temps ne passe pas », « heures volatiles éternisées ». Tout se déroule « posément », « tranquillement », « patiemment », « lentement » : au lecteur d’apprécier la solidité imperturbable de ces quatre adverbes qui, de leur majesté, étayent les poèmes et contribuent au balancement évoqué plus haut. Au diapason de « la cloche [qui] compte/posément/tranquillement/les heures déjà fondues », l’île décline ses formules lumineuses. De page en page, la poète enregistre les variations d’intensité (le soleil, bien sûr, mais aussi la lune et les étoiles sont de la partie), et l’on passe de la « pénombre » à « l’aile éblouie », de « l’îlot d’ombre » au « tremblé de lumière éblouie » ; « Les marbres luisent », la lune devient « grain de raisin fluorescent » ; tandis que le soir « vient évaporer l’horizon», « les îles deviennent des rêves délicats ».

3.
Dans la succession des jours et des pages, on perçoit aussi toute la différence entre être toute présence et être omniprésent. Entre suggérer et développer, évoquer et expliquer. Roselyne Sibille est là, discrètement, occupée à enrichir encore l’infiniment riche : travaillant, dans le grain du poème, à exprimer l’harmonie qui émane de ces paysages égéens :

Avec les fleurs modestes agrippées aux rochers
je me pose comme les étoiles sur le bord de la terre

Ni marche conquérante, ni position zénithale ; la poète, par principe « Avec », parmi, a trouvé sa juste place : à l’articulation, à la jonction de la terre et du ciel, non là où ils se séparent, mais ils se continuent, «posée » comme en un point d’équilibre, qui est aussi point de rencontre. La poète s’assied – trouve son assise. Toute la paix regardée au-dehors est aussi éprouvée au plus profond. La voici au milieu, à l’interface, solide et légère à la fois. Aussi bien, c’est la nature qui mène la danse : « Abeilles bourdonnantes », « les galets s’enroulent et jouent », « le vent ramone les rives du temps », « les folles avoines tapotent la lumière ». La modestie de Roselyne Sibille n’induit ni retrait passif ni désengagement ; il s’agit, au contraire, de se faire, discrètement, force d’accueil : de n’être presque rien pour se mettre en situation de tout recevoir. L’île figure le condensé, l’artéfact – l’archè d’une présence au monde. Ces jours et ces pages en livrent le substrat. Le temps s’est arrêté, la journée, pourtant, s’est « accomplie » : révolue, certes, mais aussi comblée de ces mises en œuvre parfois ténues – mais toujours nécessaires.

Si tout est unique, rien n’est absolu, d’où les incertitudes, les indécisions parfois : « Je ne sais pas », énonce Roselyne Sibille. Lorsqu’il fait nuit et que la ligne d’horizon s’est effacée, où est le ciel, où est la mer ? Dans les scintillements de la nuit, où sont les astres, où sont les fenêtres éclairées ?

Lampes d’étoiles pour lire les années impossibles
les îles
leurs feux

Comment recevoir l’éclat qui nous vient des étoiles quand elles ont déjà disparu – à des années-lumière de ce que l’expérience humaine peut ordinairement se représenter ? Comment, à la suite, appréhender tout ce qu’on ne voit pas et qui pourtant délivre son chant ? La poésie « modeste » ne consiste pas à chercher la captation ou la compréhension à tout prix. Elle réside dans l’accueil de l’invisible même : « Il a chanté/ cet oiseau-là/ je ne sais pas où il était ». Aussi fine, aussi aiguë soit la perception, toujours quelque chose échappe. Tout ne peut pas se dire, d’autant que c’est la mer qui détient « les secrets les nuances du langage bleu » ; et c’est encore « l’immensité » qui « nomme lentement les lignes essentielles » :

Journée accomplie

Dans la crique déserte
chaque vague raconte
avec constance
les secrets les nuances
du langage bleu

Je me baigne dans un des berceaux du monde

4.
Faute de détenir le langage bleu, reste la possibilité de s’y plonger. Et, surtout, sans s’obstiner ou en éprouver quelque dépit, de s’en remettre à la puissance de l’image, en pratiquant, pour ce faire, une grande économie de mots (d’où l’importance des métonymies : la cloche pour l’église, le marbre pour les temples, les architectures pour les villages). Ne livrer qu’une partie de l’image, n’en retenir que ce qui parle aux sens, c’est en effet élargir tous les possibles de l’image :

Quand la chaleur s’écorche aux épines d’agave
dans les senteurs d’herbes sauvages
libérées par mon pas
les mots hésitent
chaloupent
titubent

s’envolent sous l’aile éblouie du silence

Ce que les mots ne peuvent exprimer, la page le donne à voir, grâce à une partition en diminuendo, retrait progressif et envoi. Si « chaque jour est une page », chaque page, au commencement, est blanche, vouée ab origine à l’indicible vertu du silence. Au poète d’y poser le poème, en cristallisant les résonances et en distribuant les harmoniques d’un chant fondamental.

Dans ces moments musicaux, on se laisse bercer, pour autant, on ne s’endort pas. Si « les villages sont assoupis », la poète, elle, marche, se promène, observe, prend note – et tant pis si au creux de l’harmonie, il est parfois certaines dissonances, telles les stridulations aiguës d’un oiseau « sous la treille/des pépiements en petits traits stridents », ou le « Son des cigales dans le vallon/ exagéréexagéréexagéré/ jusqu’à la plage » ; telles, aussi, certaines variations enregistrées par l’œil : « Entre l’ombre et la clarté/la lutte a commencé/ Elles rampent en silence se distordent/inextricables entremêlées/un corps à corps millimétrique ». Tout aussi constitutives de l’île, l’ombre et la lumière, les chardons et les bougainvillées. Si, du fait de la chaleur, le temps semble s’être arrêté, pourtant, il est, dans les détails, cruellement actif, inexorablement à l’œuvre. « Poing lancé par l’innocence de l’aube », il n’est ni paisible, ni pacifique, au fond. Dans ce recueil, Roselyne Sibille parcourt l’île comme on embrasse le réel – dans sa totalité. Si elle se tourne toujours vers la lumière, c’est, d’évidence, en ayant fait la part des choses : les Cyclades, toutes Cyclades qu’elles sont, ne sont pas seulement dédiées à l’enchantement simple. Les antagonismes ne sont pas dépassés (ils s’y répètent même inlassablement), mais la poète, elle, est résolue : de tout son corps et de tout son esprit, la voici, page après page, portée vers ces « lignes essentielles » dont elle déchiffre les tracés.

Avec un tel projet, rien d’étonnant si Chaque jour est une page se lit et se relit, se savoure et se médite : c’est qu’un art poétique et un art de vivre, posément, lentement, patiemment, tranquillement, et d’un même souffle, sont en train de s’y écrire.

___________________________________________________________

NOTE DE LECTURE sur Chaque jour est une page par Sabine HUYNH (parue dans la revue Terre à ciel – avril 2015)

Les poèmes de cet ensemble offrent dans une langue claire toute la sensibilité de son auteure pour ces précieux moments de lumière et de silence que seule la nature peut nous donner sans compter. Des poèmes baignés des sonorités envoûtantes de Tinos, Delos, Mikonos et Syros, et de leur sérénité rayonnante. Chaque jour est une page est de ces textes que l’on sait nécessaires, car l’on peut s’y reposer, s’y recueillir, s’y recentrer ; se concentrer sur ce qui fait la vie, en dehors des combats : ces instants magiques qui font trembler le temps et le suspendent dans sa course folle vers notre disparition. À chérir.

Quand la chaleur s’écorche aux épines d’agaves
dans les senteurs d’herbes sauvages
libérées par mon pas
les mots hésitent
chaloupent
titubent
s’envolent sous l’aile éblouie du silence

 


NOTE DE LECTURE sur Chaque jour est une page par Cécile GUIVARCH (parue dans la revue Terre à ciel – avril 2015)

Roselyne Sibille marche et voit le monde en marchant. Ici, elle va par des sentiers dans une île des Cyclades, sous nuages et lumière, accompagnée du chant du coq pour rythmer ses jours. En cheminant avec elle, on imagine villages, architecture, végétations, mer et autres îles proches. Les mots vont au rythme de ses pas, tranquilles. Car dans ces textes, le lecteur ressent la marcheuse avec une paix intérieure. Ce sont des poèmes brefs, de quelques vers tout au plus. L’écriture est imagée, les choses de notre monde sont parfois personnifiées : « Les moulins sans leurs ailes / s’éboulent en ruines / ou haussent les épaules ». Et quand Roselyne Sibille écrit « je me baigne dans un des berceaux du monde », on comprend que voyager c’est aussi ressentir ce genre d’émotion.